UNIVERSIDAD DE POITIERS

Discurso de patrocinio del título de Doctor Honoris Causa y bienvenida a la Universidad de Poitiers

Viernes 22 de Septiembre de 2006.

TEXTE DE PARRAINAGE
Prof. Dr. Maryse Renaud

C’est un grand honneur —et un grand plaisir— pour l’université de Poitiers que d’accueillir aujourd’hui en son sein M. Mempo Giardinelli, écrivain argentin de renommée internationale et ami, depuis plusieurs années, de l’université de Poitiers, notamment du C.R.L.A. (Centre de recherches latino-américaines), dont il est membre d’honneur. A plusieurs reprises, Mempo Giardinelli a collaboré avec notre centre. Il lui a fait don, en 2003, de deux textes inédits à caractère autobiographique, qui ont été publiés en 2004 dans le volume Espejismos autobiográficos. Jamais nous n’oublierons Guillermo Woodbridge ni Neneko Izaguirre, les excentriques personnages au destin tragi-comique de cette histoire de frontière relatée dans «La Madriguera». En 2005, pour le plus grand profit, et le plus grand plaisir de nos étudiants de concours, une lecture de textes, accompagnée d’un long et chaleureux débat autour de l’œuvre de Mempo Giardinelli, a été organisée par le C.R.L.A. , à la Maison des sciences de l’homme et de la société.
        Mais qui est donc Mempo Giardinelli, dont nous déplorons aujourd’hui l’absence, pour des raisons de santé. L’œuvre narrative, aux multiples facettes, de cet écrivain né en 1947 a fait l’objet de traductions dans une vingtaine de langues et a été couronnée par de nombreux prix, dont le plus prestigieux de tous en Amérique latine, le Premio Rómulo Gallegos, décerné par le Venezuela, qui vint récompenser en 1993 l’ambitieux et attachant roman Santo Oficio de la memoria (Saint Office de la mémoire). Signalons à ce propos que ce fut l’unique fois que ce prix interaméricain fut attribué à l’unanimité.
        Saint Office de la mémoire : «una novela coral», comme le disent les Argentins, et plus largement les Latino-américains, un roman polyphonique au plus haut point, qui donne à entendre, en un vertigineux tourniquet verbal, des voix de femmes et d’hommes déracinés, arrachés à leur Italie natale, et ayant choisi pour nouvelle patrie une Argentine largement ouverte théoriquement, mais de fait sourdement hostile, dans certains secteurs, aux nouveaux arrivants. Un roman tendre et violent, qui plonge ses racines dans l’Histoire officielle, ambiguë, de l’Argentine des XIXe et XXe siècles —la période péroniste notamment, longtemps considérée comme un sujet tabou, y est abordée sans fausse pudeur— et dans une intrahistoire plus subjective, fourmillant de notations subtiles, d’une troublante intimité. Un roman humaniste, enfin, généreux, mélancolique, dont le grand écrivain mexicain Carlos Fuentes, admiratif, avoua qu’il eût aimé en être l’auteur.
        La profondeur du propos —ici, la réflexion sur l’activité mémorielle, indispensable à toute collectivité humaine, mais parfois périlleuse également au niveau individuel— et le charme propre à une écriture toujours inventive— souvent truculente, mais ne sombrant jamais dans le pittoresque, sachant cultiver également l’humour acide, le ludisme, les jeux intertextuels mettant en scène la culture populaire latino-américaine et la culture savante universelle, les demi-teintes, la suggestion plus que l’affirmation, et un lyrisme savamment retenu— constituent deux attraits majeurs des œuvres de Mempo Giardinelli, tant dans ses romans que dans ses nouvelles. Aux formes brèves, rappelons-le, Mempo Giardinelli attache, comme la plupart des écrivains latino-américains, le plus grand prix.
        C’est avec plaisir également que le lecteur découvre en Mempo Giardinelli, originaire du Chaco, une région excentrée, au nord-est du pays, chaude, semi-désertique, malmenée par l’Histoire, et de surcroît souvent considérée avec condescendance par une Buenos Aires orgueilleuse de ses prérogatives de capitale fédérale, un narrateur capable de doter un espace objectivement délaissé, provincial, longtemps étranger à la littérature, d’une véritable dimension esthétique. Car le Chaco, qui aujourd’hui retient de plus en plus fréquemment l’attention des gens de lettres, occupe depuis toujours dans l’œuvre de Mempo Giardinelli une place de première importance. Il suffit de se remémorer, parmi tant d’autres textes, le roman d’aventures Imposible equilibrio, ou encore l’atmosphère étouffante, l’érotisme qu’il faut bien qualifier de torride, en dépit du stéréotype, l’onirisme visqueux du remarquable Luna caliente (Lune chaude), marqué au sceau de Nabokov, pour percevoir toute la complexité de cette terre, proche, à bien des égards, par son esprit fantasque et ses débordements, du reste du pays, de démesure et d’excès lui aussi.
        La violence constitue en effet un thème qui traverse l’ensemble de l’œuvre de Mempo Giardinelli. Tant dans ses nouvelles et ses romans que dans ses essais et ses nombreux articles journalistiques sur la dictature, la démocratie théoriquement retrouvée ou les intellectuels argentins, il en traque les multiples, surprenantes et parfois insoutenables manifestations. L’idéologie, le politique se mêlent alors à une approche plus irrationnelle, plus débridée, plus sauvage, voire viscérale de l’humain, qui nous oblige à modifier notre routinière et plate appréhension du réel. Point de «réalisme magique», ici, même si l’Argentine déshéritée de «l’intérieur» —de la province— n’est pas dépourvue de quelques caractéristiques économiques et culturelles qui la rapprochent du reste du sous-continent latino-américain. Point d’enchantement facile, mais une ténébreuse atmosphère qui doit parfois beaucoup au roman noir ou à l’allégorie. Dante n’est jamais longtemps absent des fictions de l’écrivain argentin, d’origine italienne, ne l’oublions pas. Mempo Giardinelli nous laisse ainsi entrevoir avec talent les secrets d’un monde inextricable, tiraillé entre les utopies finissantes de la modernité et les maigres promesses de la postmodernité, mais néanmoins exaltant. D’un monde de papier et d’encre, de passion, qui, plus que tout autre, est celui que nous aimons.
        Mais laissons la parole au narrateur de Luna caliente (Prix national du roman, octroyé en 1983 à titre exceptionnel à Mempo Giardinelli, argentin, par le Mexique, pays dans lequel il vivait en exil, et traduit en France —chose rare— chez deux éditeurs, Alfil et Métailié). Cette parole nous incitera, à coup sûr, à poursuivre la lecture de la singulière et troublante aventure —érotique et politique tout à la fois— vécue par le protagoniste :
        « Il savait que cela devait arriver. Dès qu’il la vit, il le sut. Après bien des années d’absence, il était de retour au Chaco et, au milieu de tant d’émotions dues aux retrouvailles, Araceli fut pour lui un éblouissement. Elle avait des cheveux noirs, longs, épais, et une frange hautaine qui encadrait parfaitement son visage mince, à la Modigliani, dans lequel on remarquait ses yeux très sombres, brillants, au regard languissant mais rusé. Maigre, avec des jambes très longues, elle semblait tout à la fois fière et effrayée des petits seins qui commençaient à exploser sous sa blouse blanche. Ramiro la regarda, et il comprit aussitôt qu’il y aurait des complications : Araceli ne pouvait pas avoir plus de treize ans.
        […]Les dernières cigales chantèrent, et la nuit tomba avec ses grillons. La chaleur se fit humide et lourde et se prolongea après un dîner arrosé au vin de Cordoba, douceâtre comme l’arôme des orchidées sauvages qui étreignaient le vieux bignonia, dans l’arrière-cour de la propriété. Ramiro ne devait jamais savoir au juste à quel moment il avait ressenti de la peur, mais ce fut probablement quand il décroisa les jambes pour se lever, et alors, sous la table, les pieds froids et nus d’Araceli touchèrent sa cheville, peut-être par hasard, mais comment savoir ?
        Merci beaucoup.

Je cède maintenant la parole à Mme Luisa Futoransky, écrivain argentin et amie de Mempo Giardinelli, qui le représente ici et qui va nous donner lecture du discours de ce dernier.